6- Visages

 

Nous avions le lieu. Nous avions un lieu échu au hasard, dans une ère de fiction prédéterminée, celle de notre vie réelle, entre La Courneuve et Paris Nord. Nous avions un lieu visionné comme si nous y étions (et d'ailleurs, nous y sommes), par le truchement du grand oeil tout voyant de Google. Or, qu'est-ce qu'on voit dans Google Street view? Des passants sans visage.

Mon pressentiment, qui est poétique et non pas paranoïaque, mon sentiment c’est que si les visages sont brouillés sur google street view, ce n’est pas pour une question de vie privée, mais parce que le visage est inconnaissable pour qui n’a pas un regard (une intériorité). Dans ce système d’écriture, nos visages sont forcément effacés.

Ce qui s’appréhende dans notre vraie vie vécue est effacé par l'écriture en données.

 

 

Pourtant si on revient aux sources, aux premières tentatives d’ordonnancement industriel du monde par le chiffre,  de classification massive, d’asservissement du langage aux catégories, la description du visage n’est pas du tout absente des préoccupations. Ainsi d’Alphonse Bertillon, qui avec sa méthode du portrait parlé a tenté de donner pour chaque élément du visage des termes descriptifs précis, techniques, et des éléments de mesure.

 

 

 Est-ce que c’est cela, un visage?

 

 

"Comment on dit Madame, une personne qui peut être à la fois gentille, souriante, tout ça, mais qui d’un autre côté, est quelqu’un de... sombre, comment dire, pas méchant, mais, quand même ?" Répondu, on peut dire qu’elle a deux visages. Regretté aussitôt cette expression pauvre, cristallisée dans le Janus bi-masque, dans le Jean qui rit Jean qui mord, dans un carnaval binaire, sommaire. Deux visages de chaque côté de la tête, quelle absurdité. Derrière la tête, nous n’avons pas de visage, nous avons des idées. Des idées toutes nues qui viennent là pour se cacher. Et puis deux, c’est bien peu. Et surtout quel besoin de les séparer des deux côtés de la tête ? Nous avons chacun mille visages, et notre travail est de faire taire certains d’entre eux pour que les autres puissent chanter. On ne les effacera pas, ceux qu’on maintient sous la peau. Parfois, il suffit d’une douleur, d’une surprise, d’une jouissance, et les voila qui affleurent. Visage, paysage infini, jamais fini. Avez-vous déjà vu le visage d’un mort ? Moi, deux fois. Deux fois la même sensation de rien. La même impossible reconnaissance. Le masque, vraiment, ne dégageant plus aucune vérité. Le visage enfin, et définitivement, trahi. Lisons, maintenant, lisons ce qu’on nous demande, pour justifier notre identité, selon les normes régissant les photographies d’identité, traduites en consignes photomaton :

La cabine s’occupe de tout, cependant, vous devez veiller à respecter un certain nombre de consignes pour que votre photo soit acceptée.

  • Tenez-vous droit
  • Regardez devant vous
  • Veillez à ce que votre tête et votre visage soient dégagés
  • Adoptez une expression neutre, bouche fermée, sans sourire

Toutes les cabines Photomaton sont dotées d’un logiciel exclusif Photomaton, ID-Photomaton, qui recalcule et analysé automatiquement des dizaines de données permettant de garantir à l’utilisateur une photo aux normes. Et si votre photo ne convenait pas, Photomaton s’engage à vous la rembourser

Nous entrons désormais dans les photomatons comme dans une morgue. Les yeux ouverts c’est un leurre.


 

Alors nous avons lu cela dans la Fille aux cheveux étranges de David Foster Wallace, magnifiquement traduit par Charles Recoursé :

"Quand je t’aime, si je t’aime, c’est quand ton visage change d’expression. Quand tu essaies de ne pas te ressembler, d’avoir l’air différente, tout le temps. Quand tu dis à tout le monde que tu sais que ton visage est moins joli au repos. Tu te souviens? Tu te souviens de l’océan? Notre océan au coucher du soleil, celui qu’on aimait tant? On l’aimait parce qu’il était comme nous, Faye. Cet océan était évident. Tout ce temps, on regardait quelque chose d’évident. Les océans ne sont des océans que lorsqu’ils bougent. La seule différence entre un océan et une grosse flaque, ce sont les vagues. Les océans ne sont que leurs vagues. Et chaque vague de l’océan finit par rencontrer ce vers quoi elle avance, et se briser. Regarde les choses comme ça. Ton visage, qui change d’expression. Une vague qui se brise sur un rocher, elle abandonne sa forme dans un geste qui exprime cette forme."

Abandonner sa forme dans un geste, c’est peut-être la meilleure façon de résister à une écriture du monde qui veut tout solidifier.

 

 


Le visage est une fabrique perpétuelle. Une usine de production de soi. Avec l’idée de fidélité due, envers cette surface. L’idée qu’on se doit d’y inscrire tout ce qui compte. Je dis ce qui compte, mais ce n’est pas millimètres de plus ou de moins sur nez bouches oreilles. Ce qui compte : ce qui nous dessine sans nous tracer.

D’une personne vivante, oui, on ne peut dire que cela : je n’ai jamais décrit votre visage. Cette impossibilité de le faire par les traits. En atelier d’écriture, dans cette fiction engagée pour décrire comme les données nous traquent, nous avons fait deux exercices :
- celui de décrire chaque personnage comme une personne vivante, dans une photographie "prise sur le vif". Avec l’idée de dire cette personne par le contexte, par l’expression, par l’habit, et surtout par le regard de l’autre.
- celui de le décrire comme un médecin légiste le ferait, comme Bertillon, précurseur célèbre de l’écriture par données, l’aurait fait, comme nos photomatons le font. Puis, échanges de textes, chacun devant un ordinateur, tracer sans dessiner le portrait robot qui se dégage de ce second texte, tracer le visage du mort, comme un exorcisme à nos propres photographies d’identité, et à l’usage qui en est fait, plus souvent sur certains visages.


 

Nous étions en train de fabriquer des personnages. En les fabriquant comme s'ils étaient la somme des mensurations que nous pouvons exercer sur eux, que fabriquons nous? Des gueules de suspects. Des gueules de morgue. La mort, oui, la mort est suspecte. Réjouissons nous. La police ne collectionne de nous que ce que nous ne sommes pas. La terrible efficacité de ces outils de reconnaissance s’exerce sur une toute petite surface : le point final. Mais nous, dans cette fiction, nous n'en étions pas au point final ; à peine au début. Il était temps désormais qu'il leur arrive quelque chose, à tous ces personnages au visage si pauvre.