9- Secrets surpris

Dans cette fiction, au début, nous avons construit des personnages. Ils n’avaient rien, qu'un lieu, une identité, un visage qui n'en est pas tout à fait un, et un peu d'histoires. Il leur fallait quelque chose qui permette de les faire se connaitre entre eux, ces personnages. Il leur fallait un peu de chair. Ce qu'on appelle l'intime. Mais l’intime ce n’est pas quelque chose qui s’invente. Il faut donner de soi. Il faut écrire à partir de ce qu'on a, sinon vécu, éprouvé.
Ce qui a été demandé, c'est d'écrire à partir d'une vraie chose éprouvée. Un secret, un secret appris sur quelqu'un d'autre, et ce qu'on en a ressenti.
C’est malsain, de leur demander ça ? Mais qu’est-ce qui se joue, au juste, dans l’écriture de nos vies en données ? Ne se passe t-il rien de malsain, là aussi ? Il se passe, je l’ai dit, la recollection massive, le tranchant de plus en plus aigu des recoupements. Viendrait le temps où nous serions sus jusqu’au cœur, jusqu’au trognon. Par qui ? Par quelques grands détenteurs, étatiques ou non. Pourquoi ? Pour nous anticiper, pour nous prévenir, car seuls, nous ne saurions rien vouloir, rien éviter. Mais nous, pendant ce temps, que faisons-nous ? Nous laissons les rideaux ouverts. Car nous aussi, nous voulons jouir de la vue. Nous sommes regardés, nous sommes regardants. Nous l’avons toujours été. Nous nous sommes toujours entre-regardés. Et tant mieux. Quand nous ne nous entre-regardons pas, nous nous entretuons. Mais aujourd’hui, le regard change. Nous sommes pris dans l’idéologie du rien à cacher. Et dans le pendant de cette déclaration fausse : tout à contrôler. Nous sommes entrés dans l’ère de la suspicion. Epier devient le mode dominant de gouvernement. Cela existait avant, bien sûr. Mais aujourd’hui les outils sont en place pour aller beaucoup plus loin. Et puisqu’il n’y a pas de frontière entre le social et l’intime, nous nous prenons à faire comme nos gouvernements. Nous nous entre-épions. Donc, qu’est-ce qui est malsain ? De rejouer une comédie déjà écrite ? Rejouer, pour déjouer, est-ce cela qui est malsain ?
J’ai demandé un secret, quelque chose, comme surpris, sur la vérité d’un autre. Quelque chose, comme volé. Et comme figure pour aider à l’écriture, justement, La lettre volée, d’Edgar Allan Poe. Lire ce texte, en faire presque une devise : le plus arboré, le mieux dissimulé.
Et j’avais prévenu, avant, de ce que je voulais en faire. Les exposer, bien sûr. Mais pas n’importe où. Les exposer là où ils manquent, là où nous manque encore de l’intime, donc du social. Dans nos personnages de fiction. J’ai demandé ces secrets en leur disant : ils vont devenir ceux des personnages que nous avons créé. Nous allons inoculer ces secrets surpris, ces secrets volés, à nos poupées numériques, pour leur donner la chair qu’elles n’ont pas.
Tout a été redistribué. Comme une petite fiscalité. Ponction d’un secret à un élève, redistribution selon besoin, à tel ou tel personnage, à l’aveugle, sans tenir compte des appartenances de tel personnage à tel élève. Tout a circulé.
Et désormais chaque personnage détient au moins un secret sur un autre. Chaque personnage en trace un autre. Cette trace, cette traque, aussi malsaines soient-elles, créent un premier lien entre chacun. Une tout première et mesquine petite société. Et, comme nos gouvernements, publics ou privés, je nous ai dotés nous aussi d’outils, pour analyser, synthétiser les premiers frémissements de ce collectif, aussi minime soit-il.
Image : corpuscules de Pacini (récepteurs sensoriels situés en profondeur dans l'hypoderme de la peau)