1- Tous des chameaux

 

Tout a commencé par ce texte, le Voyage des Princes de Sérendip :

 

- parce qu'il parle de traces laissées, et nous en laissons tous

- parce qu'il célèbre l'esprit d'enquête, et en même temps s'amuse de lui ; et certainement que nous avons a chercher, sérieusement, mais sans esprit de sérieux, car le pouvoir de l'interprétation est immense, et donc possiblement dangereux

- parce qu'il parle aussi de hasard et de chance, et sans cela on ne s'amuserait pas beaucoup

 Ceci posé, on pouvait commencer à s'intéresser à nos propres traces...


Transcription d'un extrait du conte des Princes de Sérendip

" Comme ils continuaient leur route pour se rendre à la ville impériale, un conducteur de chameaux, qui en avait perdu un, leur demanda s'ils ne l'avaient pas vu par hasard. Ces jeunes princes, qui avaient remarqué dans le chemin les pas d'un semblable animal, lui dirent qu'ils l'avaient rencontré et afin qu'il n'en doutât point, l'aîné des trois princes lui demanda si le chameau n'était pas borgne; le second  lui dit : ne lui manque- t'il pas une dent ? Et le cadet ajouta, ne serait- il pas boiteux? Le conducteur assura que tout cela était véritable. "C’est donc votre chameau que nous avons trouvé et que nous avons laissé bien loin derrière nous."
Le chamelier, charmé de cette nouvelle, les remercia bien humblement et prit la route qu'ils lui montrèrent, pour chercher son chameau. Il marcha environ vingt milles, sans le pouvoir trouver, en sorte que, revenant fort chagrin sur ses pas, il rencontra le jour suivant les trois princes assis à l'ombre d'un arbre sur le bord d'une belle fontaine, où ils prenaient le frais. Il se plaignit à eux d'avoir marché si longtemps sans trouver son chameau, et bien que vous m'ayez donné, leur dit -il, des marques certaines que vous l'avez vu.  Je ne puis m'empêcher de croire que vous n'ayez voulu rire à mes dépens. Sur quoi le frère aîné prenant la parole : Vous pouvez bien juger, lui répondit-il si, par les signes que nous vous avons donnés nous avons eu dessein de nous moquer de vous ; et afin d'effacer de votre esprit la mauvaise opinion que vous avez, n'est-il pas vrai que votre chameau portait d'un côté du beurre, et de l'autre du miel? Et moi, ajouta le second, je vous dis qu'il y avait sur votre chameau une dame. Et cette dame, interrompit le troisième, était enceinte. Jugez si nous vous avons dit la vérité.
Le chamelier, entendant toutes ces choses, crut de bonne foi que ces princes lui avaient dérobé son chameau . Il résolut d’avoir recours à la justice et les accusa de ce larcin. Le juge les fit arrêter comme des voleurs et commença à faire leur procès. La nouvelle de cette capture étant arrivée aux oreilles de l'empereur, le surprit. Il en fut même très fâché, parce que, comme il apportait tous les soins possibles pour la sûreté des chemins, il voulait qu'il n'y arrivât aucun désordre. Cependant ayant appris que ces prisonniers étaient des jeunes gens fort bien faits, et qui avaient l'air de qualité, il voulut qu'on les lui amenât. Il fit venir aussi le chamelier, afin d'apprendre de lui, en leur présence, comment l'affaire s'était passée. Le chamelier la lui dit et l'empereur jugeant que ces prisonniers étaient coupables, il se tourna vers eux en leur disant : "vous méritez la mort, néanmoins, comme mon inclination me porte à la clémence plutôt qu'à la sévérité, si vous rendez le chameau que vous avez dérobé, je vous pardonnerai ; mais si vous ne le faites pas,  je vous ferai mourir honteusement. " Quoique ces paroles dussent étonner ces prisonniers, ils n'en témoignèrent aucune tristesse et répondirent de cette manière.
"Seigneur, nous sommes trois jeunes gens qui allons parcourir le monde et chemin faisant nous avons trouvé ce chamelier qui nous a demandé si nous n'avions pas rencontré par hasard un chameau qu'il prétend avoir perdu. Quoi que nous ne l'ayons pas vu nous lui avons répondu en riant, que nous l'avions rencontré, et afin qu'il ajoutât plus de foi à ces paroles, nous lui avons dit toutes les circonstances qu'il vous a rapportées. Et c’est pourquoi, n'ayant pu trouver son chameau , il a cru que nous l'avions dérobé; et sur cette chimère il nous a fait mettre en prison. Voilà, seigneur, comme la chose s'est passée; et si elle ne se trouve pas véritable, nous sommes prêts à subir avec plaisir tel genre de supplice qu'il plaira à votre majesté d'ordonner."
L'empereur ne pouvait se persuader que les indices qu'ils avaient donnés au chamelier se trouvaient si justes par hasard. "je ne crois pas, leur dit-il, que vous soyez sorciers; mais je vois bien que vous avez volé le chameau et que c’est pour cela que vous ne vous êtes pas trompés dans les six marques que vous en avez données au chamelier . Ainsi ,il faut ou le rendre ou mourir. " En achevant ces mots, il ordonna qu'on les remît en prison, et qu'on acheva leur procès.

Les choses étaient en cet état quand le voisin du chamelier, revenant de la campagne, trouva dans son chemin le chameau perdu. Il le prit et l'ayant reconnu il le rendit, dès qu'il fut de retour, à son maître. Le chamelier, ravi d'avoir retrouvé son chameau, et chagrin en même temps d'avoir accusé des innocents, alla vers l'empereur pour le lui dire, et pour le supplier de les faire mettre en liberté. L'empereur l'ordonna aussitôt, il les fit venir, et leur témoigna la joie qu'il avait de leur innocence et combien il était fâché de les avoir traités ainsi. Ensuite il désira savoir comment ils avaient pu donner des indices si justes d'un animal qu'ils n'avaient pas vu. Ces princes voulant le satisfaire, l'aîné prit la parole, et lui dit: "J'ai cru, seigneur, que le chameau était borgne, en ce que comme nous allions dans le chemin par où il était passé j'ai remarqué d'un côté que l'herbe était toute rongée, et beaucoup plus mauvaise que celle de l'autre, qu'il n'avait pas touchée ; ce qui m'a fait rigoureusement croire qu'il n'avait qu'un œil parce que sans cela il n'aurait jamais laissé la bonne pour manger la mauvaise". Le puîné interrompant le discours : "Seigneur, dit-il, j'ai connu qu'il manquait une dent au chameau, en ce que j'ai trouvé dans le chemin presque à chaque pas que je faisais des bouchées d'herbe à demi-mâchées, de la largeur d'une dent d'un semblable animal". "Et moi, dit le troisième, j'ai jugé que ce chameau était boiteux, parce qu'en regardant les vestiges de ses pieds j'ai conclu qu'il fallait qu'il en traînât un par les traces qu'il en laissait."
L'empereur fut très satisfait de toutes ces réponses et curieux de savoir encore comment ils avaient pu deviner les autres marques, il les pria instamment de le lui dire ; sur quoi l'un des trois, pour satisfaire à sa demande, lui dit : "je me suis aperçu, Sire, que le chameau était d'un côté chargé de beurre et de l'autre de miel, en ce que, pendant l'espace d'un quart de lieue, j'ai vu sur la droite de sa route une grande multitude de fourmis qui cherchent le gras; et sur la gauche une grande quantité de mouches, qui aiment le miel". Le second dit : "Et moi, Seigneur, j'ai jugé qu'il y avait une femme dessus cet animal en ce qu'ayant vu à un endroit où ce chameau s'était agenouillé, j’ai remarqué la figure d’un soulier de femme, auprès duquel il y avait un peu d'eau dont l'odeur fade et aigre m'a fait connaître que c'était de l'urine d'une femme". "Et moi dit le troisième, j'ai conjecturé que cette femme était enceinte par les marques de ses mains imprimées sur la terre, parce que, pour se lever plus commodément, après avoir achevé d'uriner, elle s'était sans doute appuyée sur ses mains afin de mieux soulager le poids de son corps". Les observations de ces trois jeunes princes donnèrent tant de plaisir à l'empereur, qu'il leur témoigna mille amitiés, et  les pria de venir chez lui. Il leur donna un fort bel appartement dans son palais, où ils étaient servis comme des rois, et l'empereur les voyait tous les jours. II en était si charmé, qu'il préférait leur conversation à celle des plus grands seigneurs de son empire."

Extrait tiré du livre d’Henri Pajon, (17..-1776). Histoire du prince Soly, surnommé Prénaty, et de la princesse fêlée. Le voyage et les aventures des trois princes de Serendip.... 1788.

Pour feuilleter l'ouvrage numérisé, rendez-vous sur l'incontournable Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France

Et puis ici, les liens Wikipédia sur l'histoire des Princes de Serendip et sur le nom de sérendipité qu'elle a permis de forger (et l'engouement que ce mot provoque aujourd'hui )