4-Lever le rideau

Nos fenêtres, nous sommes seuls à pouvoir les ouvrir. Regarder le monde de sa fenêtre, pour faire les premiers cadrages, découper un morceau de réel, le considérer du coup pas si subi que cela... Après avoir déballé son intérieur, mouvement inverse : comment faire entrer l’extérieur dans notre intérieur ? Comment voir le monde de sa fenêtre ?

Telle était la consigne de cet atelier d'écriture. Elle s'est appliquée deux fois :

- décrire tout d'abord, de mémoire, sa fenêtre à soi, la vue de sa fenêtre à soi, celle qu'on a tous les jours sous les yeux et qu'on fini par ne plus regarder, voir ce qu'il en reste, ce qui touche dans cette portion de monde indéfiniment à disposition. Cette proposition est directement empruntée à François Bon. Les textes qui lui répondent sont reproduits ici, plus bas.

 - décrire ensuite, premier déplacement vers la fiction, une autre vue depuis fenêtre, celle d'un personnage existant à peine, non pas inventé mais pour chacun échu, par un lieu. Le même exercice que précédemment, mais décalé, décollé : ce personnage juste créé, connu par ces coordonnées GPS, son emplacement sur Google Earth, son adresse postale, aller numériquement au plus près de lui, se déplacer dans Google street view pour voir son immeuble, décider quelle est sa fenêtre, puis, travelling 180°, voir ce que lui même voit de sa fenêtre, en rendre compte. Ces textes sont intégrés à la fiche d'identification de chaque personnage, ainsi que la vue Google Street View de leur lieu d'habitation, comme par exemple ici.

Le but : réintroduire du cadrage dans le grand oeil tout voyant de Google Street view, dans le grand oeil qui ne choisit pas, voit tout donc ne voit rien.

Cadrage, comme condition de réapparition de la subjectivité, de l’intériorité. Regard contre vision.  Car c’est cela qui est dénié, dans cette gigantesque entreprise de tout collecter, tout mettre en données : ce qui est dénié c’est l’intériorité. Rien n’est opaque, rien n’est indéfinissable, rien n’est incommensurable. Il était temps de s'attaquer aux visages.

 

Image : Fenêtres du lycée Henri Wallon - capture d'écran Google Street View

 


Le texte tremplin à cet atelier d'écriture sur les fenêtres a été directement puisé dans la mine d'or Ecrire la ville, propositions d'atelier d'écriture sur la ville, conçues par François Bon à l'invitation de la Bibliothèque nationale de France

Raymond Bozier, Fenêtres sur le monde

« Hôtel, 7e étage »
Comme à chaque fois qu’il pénètre dans une nouvelle chambre d’hôtel, le voyageur solitaire éprouve le besoin de regarder par la fenêtre et de s’assurer du dehors. Le volet est fermé. Pour l’ouvrir, il faut tirer sur une ceinture à enrouleur. En dépit de l’heure tardive et du bruit qui va suivre, le voyageur décide malgré tout de lever le rideau. A peine a-t-il commencé de soulever cette sorte de paupière murale, qu’il se surprend à espérer, de façon totalement irraisonnée, que les choses présentes de l’autre côté de la paroi ne soient pas telles qu’il a l’habitude de les voir. Qu’au lieu d’une multitude de cases rectangulaires, plus ou moins éclairées, (...) de boîtes à demi-transparentes, illuminées de l’intérieur, entassées les unes sur les autres, et comme abandonnées dans les airs par des collectionneurs insouciants, il soit soudain confronté aux apparences d’une montagne, d’un lac, d’une mer, d’une prairie ou d’une forêt tropicale éblouissante de verdure, parfumée de fleurs rares, exsudant de senteurs humides, résonnant de chants d’oiseaux, de cris d’animaux sauvages, d’insectes…. […] Mais le regard, habitué aux soubresauts intempestifs de l’imaginaire, aux glissements tectoniques du cerveau, se charge très vite de ramener l’égaré à la raison du moment et de l’obliger à admettre la seule réalité qui soit : celle des immeubles, des rues, des éclairages, toute cette immensité urbaine qui rejette, en même temps qu’elle engloutit, celui qui l’observe.
Malgré les millions d’habitants qui peuplent la ville, aucune silhouette n’est visible ni dans les appartements ni dans les rues ni dans les véhicules roulant sur le périphérique. Spectateur d’un théâtre sans marionnettes, le voyageur solitaire n’a pour seule consolation que les éclaircies roses et sales filtrant à travers les nuages bleu foncé de l’horizon, les rangées de lampadaires qui diffusent, selon les secteurs, des lumières orangées ou blanchâtres sur les trottoirs et les capots des voitures en stationnement. L’asphalte luit. Les étoiles sont invisibles. Les feux d’un avion de ligne clignotent très haut dans le ciel. Un pont routier, coupé en deux par une ligne blanche et traversé à son entrée par un passage piéton, enjambe le périphérique. Le contraste est saisissant entre le flot rapide et intarissable des voitures, et cette rue sinueuse et déserte qui, passé le pont, disparaît entre les immeubles.


Sans même avoir besoin d’ouvrir
Ma fenêtre n’est pas le lieu où je passe le plus de temps, de même pour mon balcon. Ma fenêtre ne peut s’ouvrir entièrement, cependant son vitrage est très grand, ce qui nous laisse voir sans même avoir besoin d’ouvrir.
Lorsque je me dirige vers cette fenêtre le premier obstacle que je rencontre, c’est mon lit, mon lit laisse à désirer à côté de toutes les choses à faire dans ma chambre.
De ma fenêtre on peut voir un grand nombre d’immeubles et maisons, mais mon regard se focalise particulièrement sur mon collège, c’est le seul lieu animé par un grand nombre d’élèves.



Nombres

Je vois un stade qui contient 2 terrains de foot et 1 terrain synthétique, 2 tables de ping-pong, 3 parkings, 1 gymnase, des bâtiments, des chantiers, 1 espace vert



Porter, diriger le regard

Ma fenêtre est une porte vitrée qui porte sur la ville de La Courneuve, cette fenêtre se trouve au 13ème étage d’un immeuble de 15 étages, elle porte sur un terrain sécurisé par un grillage blanc et noir.
Lorsque je porte mon regard vers le haut j’aperçois un ciel souvent nuageux, puis mon regard se dirige vers le bas, je vois des bâtiments autour de moi, quelques maisonnettes. Au loin je peux apercevoir une colline.
De ma fenêtre je peux voir le stade de France, la Tour Eiffel, le Sacré Coeur et la Tour Montparnasse.


J’imagine leur vie
Je vois le Franprix, la cité, plusieurs bâtiments jaunes mais sales, juste devant ma fenêtre. Je vois une bande de bandits et j’imagine leur vie à travers leurs galères.


J’aperçois Giga
Papier peint rose, les contours de la fenêtre gris. Pour l’ouvrir il faut tirer sur une ceinture d’enrouleur. En bas de ma fenêtre il y a une rangée d’arbres et une pelouse. Un peu plus loin, un abri-bus, un carrefour, ainsi qu’un supermarché. Plus loin sur la gauche j’aperçois Giga.


Pour réfléchir ou pour m’évader
Ma fenêtre est une fenêtre en bois peint en blanc, avec des volets en bois peints en jaune. La première chose que je vois en ouvrant ma fenêtre ce sont des voitures, qui appartiennent aux résidents de l’immeuble. Puis je vois les garages, le numéro 17 qui est le nôtre. En tournant ma tête à droite, je vois la grille du parking, qui est verte, puis la rue et un pavillon. Quand je tourne ma tête à gauche je vois toujours des voitures et au loin un jardin où jouent les enfants des habitants de l’immeuble. En face de moi se trouve un grand immeuble jaune avec des arbres devant et un pavillon sur le côté droit. En levant ma tête je vois le magnifique ciel, que je regarde souvent la nuit, quand il n’y a pas de bruit, pour réfléchir ou pour m’évader.


La grande terrasse du deuxième
C’est une longue fenêtre double vitrage qui va du sol au plafond. Les contours sont blancs en pvc, décorés d’un rideau fin rose et mauve, fleuri. Derrière se trouve une balustrade grise. En m’accoudant à cette balustrade, mon regard se dirige directement vers la grande terrasse du deuxième, on dirait un mini jardin, il y a plein de pots de fleurs et une grande table ronde. Juste en haut à droite, au 4ème étage, un mini balcon où il y a toujours ce tabouret vert qui n’a pas bougé depuis deux ans.
Au long, un parc, un canal, le canal des cadavres et des voitures volées.



Le mariage

Du 10ème étage de ma cité, côté face à la rue, je vois l’autre côté, perpendiculaire, près duquel se trouve ma chambre. Derrière cette fenêtre aux contours blancs, je vois le ciel, puis en dessous beaucoup d’immeubles plus petits que le mien.
La nuit, on peut remarquer des petits points lumineux dans le ciel, des avions.
Lorsque je baisse mon regard, je vois une grande cour, l’avenue de la République, une route à double sens.
Sur le trottoir d’en face, il y a un bar, une école maternelle en forme de bateau, un espace vert où il est interdit d’entrer, une boucherie, un restaurant grec, un salon de coiffure.
Un jour, j’ai vu dans la cour de la cité beaucoup de gens, et une dizaine d’hommes, habillés tous de la même manière, tenant des bendir dans leurs mains, ils se situaient de part et d’autre de l’allée, et accueillaient une jeune mariée.


Le brouhaha des personnes
Ma fenêtre a un cadre blanc, elle est double vitrée, pendant les rares moments où je regarde à l’extérieur je peux voir des arbres tout au long d’une route, sur cette route à l’heure de pointe j’ai la chance de voir le brouhaha des personnes qui rentrent du travail. Le dimanche matin, je vois cette même route dépourvue de bouchon, avec un passage irrégulier de voitures.


Mal barrés
Ma fenêtre n’est pas très haute, j’habite au premier étage. Mes rideaux sont de couleur rouge, avec un papier peint bleu et blanc. Lorsque je regarde par ma fenêtre ce n’est jamais pour observer un paysage magnifique de style Walt Disney. Au contraire, juste au dessous de ma fenêtre, il y a une route qui vient d’être barrée et toutes les demi-heures je peux apercevoir des voitures, et les conducteurs se rendent compte au dernier moment que celle-ci est inutilisable. En fin de compte ce sont eux qui sont mal barrés. Sur leurs lèvres, on peut lire : « ....bip (injure)... de route barrée!!!»


Une très belle image
Chaque matin, particulièrement le week-end, j’ai l’habitude de ma mettre près de ma fenêtre insonorisée, d’où l’on n’entend aucun bruit. Quand je l’ouvre, je suis relaxée, bien dans ma tête car je vois une très belle image. En face de ma fenêtre je vois un immeuble jaune qui compte à peu près une cinquantaine d’appartements, mais d’ici je ne vois qu’une dizaine de fenêtres dont les lampes sont presque toujours allumées. Je vois dedans les étagères blanches de quelques cuisines bien équipées et toutes neuves.
Au dessous de cet immeuble, je vois le beau ciel bleu qui me rassure et me fais passer une bonne journée. Quand je baisse la tête depuis ma fenêtre du 2ème étage de l’immeuble, je vois notre parking. Dans un garage appartenant à un gars très gentil, il y a des motos, et il a l’habitude de réparer sa moto tous les matins. Ca fait beaucoup de bruit, c’est pour cela qu’on a changé les fenêtres.
Dans le parking je vois beaucoup d’enfants qui jouent. Parmi eux, ma cousine de 10 ans.



Poignée dorée

De ma fenêtre (double vitrage, contours en bois, poignée dorée), on peut apercevoir une rue en béton, les bâtiments jaunes de la cité des 45, juste en face voit une entreprise de papier. En regardant cette entreprise on remarque le drapeau de la France et de l’Espagne.


La moitié d’Aubervilliers
Je vois la moitié d’Aubervilliers et une partie de La Courneuve, des garages, une usine désaffectée, une vue au loin, un velux, des maisons et des immeubles, un chantier, les tours HLM, une école, les fenêtres de la mairie, des arbres.


Ma fenêtre est une porte

Ma porte est vitrée, c’est par là que je rentre et sors, c’est par là aussi que sort mon regard quand je suis assise chez moi, que je cherche l’extérieur depuis mon intérieur.
Quand mon regard sort, s’il n’est pas fort ce jour là il ne peut pas aller très loin. Il est tout de suite arrêté par un fouillis de vert et de jaune, des branches qui montent, d’autres qui croisent et retombent, comme une capsule végétale autour de ma porte, de ma fenêtre, comme un sas entre mon intérieur et l’extérieur. Mais s’ils veulent bien aller plus loin, ne pas se laisser tromper par cette illusion du vert, mes yeux retrouvent très vite la réalité de la ville derrière les branches.
Derrière les branches, 10 mètres plus loin seulement, il y a le crépi béton, souvent mouillé, d’un immeuble vieux, sur lequel courent des câbles électriques torsadés, tenus ensemble mal, dans un provisoire depuis longtemps périmé. Court aussi une petite vigne qui s’accroche au crépi, et tache de rouge le gris du crépi, en septembre. Puis elle s’épuise, se défeuille, ne reste que le gris. De l’immeuble béton, on voit surtout la porte toujours ouverte sur un couloir traversant, un endroit de courant d’air, d’obscurité.
Sur la gauche, une fenêtre coquette, maquillée d’un rideau de tulle grenat, souvent ouverte sur le fouillis de vert, et derrière la fenêtre la chevelure blonde de ma voisine fumant des cigarettes fines et blanches, en caressant son chat.
A droite,  les volets de fer sont toujours fermés, jour et nuit ils sont fermés, et qui dort derrière je ne sais plus bien, ça change souvent, ce sont plusieurs hommes, travailleurs, étrangers, ils dorment derrière ces volets toujours fermés, dans une seule pièce ils dorment à plusieurs, et parfois le soir on les entend qui discutent sur le pas de l’immeuble, fumant des cigarettes en regardant le fouillis de vert devant eux, le fouillis de vert qui nous sépare.
Si mon regard monte il ne peut pas monter jusqu’au ciel, seulement jusqu’au deuxième étage de ce petit immeuble gris béton, jusqu’au deuxième et dernier étage. Les fenêtres, tantôt ouvertes tantôt fermées, tantôt éteintes tantôt éclairées, tantôt silencieuses tantôt pleines de cris, de musique trop forte. Au premier étage, à droite, s’accrochent depuis maintenant sept ans, sur la balustrade, un petit camion d’enfant en plastique, et une couverture que mouillent toutes les pluies.